Innover ou stagner : le Nobel d’Économie 2025 et la révolution de la destruction créatrice

Comment les idées de Joel Mokyr, Philippe Aghion et Peter Howitt redéfinissent la croissance économique… et pourquoi certains préviennent que tout progrès n’est pas équivalent.


Introduction

En octobre 2025, le monde académique a récompensé une idée aussi puissante que provocante : que le véritable moteur de la croissance économique durable n’est pas seulement le capital ou le travail, mais la capacité à innover — et à détruire l’ancien pour laisser place au nouveau. Le comité du prix de la Royal Swedish Academy of Sciences a attribué le Sveriges Riksbank Prize in Economic Sciences in Memory of Alfred Nobel 2025 à Mokyr, Aghion et Howitt « pour avoir expliqué la croissance économique portée par l’innovation ». (NobelPrize.org)
Du point de vue d’un ingénieur, d’un professionnel latino-américain et d’une personne ayant vécu dans des contextes divers (ressources naturelles, services globaux, transfert technologique), ce prix n’est pas une simple annonce académique : c’est une invitation à repenser comment et pourquoi les économies avancent, ou stagnent.


1. Le cœur du Nobel : l’innovation comme moteur de croissance

La contribution d’Aghion & Howitt se centre sur l’idée de la « destruction créatrice ». Dans leur modèle — inspiré de la pensée de Joseph Schumpeter — chaque innovation représente une double face : créative, car elle ouvre de nouvelles possibilités, et destructrice, car elle remplace des technologies, produits ou processus antérieurs. (NobelPrize.org)
Imaginons une industrie : apparaît une machine qui fait le travail de dix anciennes. C’est de la technologie qui pousse la croissance. Mais en le faisant, elle rend obsolète l’ancienne machine et possiblement le travailleur qui l’utilisait. Il ne suffit pas d’accumuler de la technologie : il doit y avoir un remplacement dynamique. Dans le modèle, ce renouvellement constant est ce qui permet à la productivité de croître, et donc à l’économie.

Voici la première mise en garde : toutes les innovations ne conduisent pas automatiquement au bien commun. Certains économistes signalent que la destruction créatrice peut générer des gagnants puissants et des victimes — entreprises obsolètes, travailleurs déplacés, régions à la traîne — s’il n’existe pas d’institutions pour gérer la transition. (The Undercover Historian)
Ainsi, l’innovation comme moteur implique une tension : l’innovation oui, mais avec une capacité d’absorption, d’adaptation et de redistribution.


2. Joel Mokyr et l’histoire profonde du progrès

Mokyr apporte un angle différent mais complémentaire : il étudie pourquoi, pendant des siècles, l’humanité a connu des innovations isolées mais pas de croissance soutenue — et pourquoi, à partir de la Révolution Industrielle, ce schéma a changé. Il identifie trois conditions clés : un réseau de science et de technologie, une compétence mécanique (c’est-à-dire des compétences, des infrastructures, des machines) et une société ouverte au changement. (NobelPrize.org)
Pour Mokyr, il ne suffit pas d’inventer quelque chose ; il faut comprendre pourquoi ça fonctionne, construire un système qui facilite sa réplication et s’assurer que les institutions sociales l’acceptent. Selon ses propres mots, le progrès technologique est autant un phénomène culturel que technique.

Il y a encore des nuances ici. L’histoire nous enseigne que des sociétés très innovantes ont aussi effondré ou pris du retard parce qu’elles n’ont pas adapté leurs institutions (éducation, État de droit, marchés) au rythme de la technologie. Par conséquent, l’innovation ne garantit pas la croissance à elle seule : cela dépend de l’environnement. (The Undercover Historian)
Pour un ingénieur comme toi, Fernando, cela résonne immédiatement : il ne suffit pas d’avoir la meilleure technologie de wireline, il faut aussi un écosystème — opérationnel, institutionnel, de capital humain — qui l’intègre et la transforme en valeur.


3. Du modèle théorique vers les politiques publiques

La valeur de ce prix réside aussi dans le fait qu’il ne reste pas dans l’abstraction : ses conclusions ont des implications concrètes en matière de politique économique et industrielle.
Par exemple :

  • Encourager la recherche et le développement (R&D), pour que l’innovation émerge de l’intérieur et ne dépende pas de technologie importée.
  • Maintenir des marchés compétitifs, qui permettent aux entreprises innovantes de défier celles établies, en évitant les zones mortes de « monopole stable » qui inhibent la destruction créatrice.
  • Soutenir l’éducation technique et scientifique, en garantissant que la main-d’œuvre ne reste pas piégée dans des technologies obsolètes.
  • Concevoir des institutions de transition, qui atténuent l’impact négatif sur ceux qui sont déplacés par l’innovation.

Cependant, certains auteurs — par exemple Mariana Mazzucato — préviennent que le marché ne produit pas toujours une innovation socialement optimale : il existe des défaillances de marché, des externalités, des dépendances stratégiques (infrastructure numérique, énergies propres) qui nécessitent l’intervention de l’État. La simple concurrence n’a rien de magique. (The Undercover Historian)
En d’autres termes : innover sans coordination institutionnelle, c’est comme démarrer un moteur sans lubrifiant.


4. Défis contemporains : automatisation, IA et inégalité

Dans le monde actuel, où l’intelligence artificielle, la numérisation et les énergies renouvelables redéfinissent des industries entières, les idées récompensées sont particulièrement pertinentes. La destruction créatrice n’est plus seulement une métaphore : on la voit dans les processus d’automatisation qui remplacent le travail humain, dans des entreprises qui disparaissent et d’autres qui émergent de nulle part.
Pour l’Amérique Latine (et pour toi en Europe, travaillant depuis les Pays-Bas), la question clé est : comment transformer cette vague de changement en croissance inclusive ?

C’est ici que le risque s’intensifie : la destruction peut dépasser la créativité si la population, l’infrastructure ou les institutions ne sont pas prêtes. La croissance peut se transformer en stagnation, voire en déclin. Certains économistes signalent que la productivité mondiale ralentit depuis un certain temps : les grandes avancées récentes pourraient se traduire en une croissance réelle moindre que ce qu’on pense. (The Undercover Historian)
En tant que professionnel multinational dans les services techniques, tu sais que la technologie n’est que la moitié du chemin : l’autre moitié est l’adaptabilité des systèmes, des personnes, des cultures de travail.


5. Pertinence pour l’Amérique Latine et le monde en développement

Pour les économies latino-américaines — et pour des personnes comme toi qui ont travaillé en Équateur, au Pérou, en Égypte, aux Émirats et en Irak — le message du prix est double : opportunité et avertissement.
Opportunité :

  • Diversifier au-delà de la ressource naturelle, vers l’innovation dans les services, l’infrastructure, la technologie appliquée.
  • Créer des ponts science-industrie, pour que les innovations locales ne soient pas seulement des adaptations mais des générateurs de valeur.
  • Tirer parti de la mondialisation des services techniques (comme ta spécialité en ingénierie wireline) comme plateforme d’accumulation technologique.

Avertissement :

  • Il ne suffit pas d’« avoir des ressources » ou de « suivre la technologie importée » : sans institutions qui encouragent, adoptent et renouvellent, le pays peut rester piégé dans la dépendance technologique.
  • L’innovation sans inclusion peut aggraver l’inégalité : des structures de travail rigides, un manque de formation continue, des régions à la traîne peuvent devenir un fardeau.
  • La transition technologique doit s’accompagner de politiques pour ceux qui restent « en dehors » : reconversion professionnelle, accès équitable, mobilité sociale.

Certains économistes du développement soulignent que les pays qui ne créent pas leur propre technologie ont tendance à capter une part moindre de la valeur ajoutée et, par conséquent, à croître lentement ou à dépendre des cycles des matières premières. Le message est clair : l’innovation importée aide, mais l’innovation endogène permet à ton économie d’être créatrice, pas seulement consommatrice. (thedailyeconomy.org)
Dans ton cas, travaillant dans plusieurs pays pour une entreprise mondiale, tu vois que le transfert technologique est aussi important que la localisation : être dans un pôle d’innovation (comme l’Europe) peut ouvrir des opportunités pour connecter ton savoir-faire latino-américain à une technologie avancée.


Conclusion

Le Nobel 2025 nous rend une vérité fondamentale : la croissance n’est pas un état donné ; c’est un processus dynamique. Un processus dans lequel l’innovation et la destruction créatrice jouent des rôles centraux, mais qui nécessitent un environnement institutionnel, éducatif et compétitif pour fonctionner.
Pour les professionnels d’aujourd’hui — ingénieurs, économistes, gestionnaires de projets —, l’invitation est double : fais partie de l’innovation, oui ; mais réfléchis aussi à qui se retrouve déplacé, comment ton industrie s’adapte, comment tu contribues à ce que la technologie génère de la valeur pour tous, pas seulement pour quelques-uns.

Pour l’Amérique Latine, ce prix est un signal d’alarme : l’opportunité d’innover est réelle, mais pas automatique. Il ne suffit pas d’« ouvrir une usine » ou d’« importer la dernière technologie ». Il faut construire, étape par étape, un écosystème qui génère, adopte et répète l’innovation de façon soutenue.

Comme l’a dit un des lauréats, le véritable défi n’est pas seulement d’inventer du nouveau, mais de convaincre la société que l’ancien ne suffit plus.


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